Placement ESG : faut-il vraiment renoncer à ses valeurs pour espérer du rendement ?


Renoncer à sa sensibilité écologique ou sociale pour ne pas perdre de rendement : c'est sans doute ce que beaucoup d'entre vous pensent devoir faire dès qu'il s'agit d'investissements. Les études disponibles sur ce sujet ne montrent pas, dans l'ensemble, qu'il faille choisir, et elles ne promettent pas non plus qu'un placement ESG ait un meilleur rendement (aucun résultat n'est garanti, dans un sens comme dans l'autre).

Il arrive régulièrement au cours de mon questionnaire sur les préférences de durabilité qu'une personne me confie qu'elle aimerait que son argent serve à quelque chose d'utile (la planète, l'emploi local, des entreprises qui traitent correctement leurs salariés...), avant d'ajouter aussitôt (souvent dans un soupir désabusé) : « c'est du greenwashing, c'est bien connu » ou « je dois renoncer à mes intérêts au profit de ceux des autres ».
Dans mon quotidien de conseillère en gestion de patrimoine, ces réflexions reviennent si souvent que j'ai eu besoin de prendre un peu de recul face à mes convictions et les regarder en face, chiffres à l'appui, plutôt que de les laisser faire leur chemin dans nos têtes 😅
ESG, ISR, impact : de quoi parle-t-on exactement ?
Le sigle ESG désigne les critères environnementaux (E), sociaux (S) et de gouvernance (G, c'est-à-dire la façon dont une entreprise est dirigée) que prend en compte un gérant, en plus de l'analyse financière habituelle, pour choisir les entreprises dans lesquelles il investit.
L'ISR (investissement socialement responsable) est un label public créé par l'État en 2016, attribué après un audit réalisé par un organisme indépendant.
Le mot « impact » est plus ambitieux : il suppose l'intention de produire un effet concret et de le mesurer, sans label unique pour l'encadrer.
Quant aux « articles 6, 8 et 9 », ils relèvent d'une classification européenne actuellement en vigueur (le règlement SFDR, en cours de révision) qui renseigne sur la transparence d'un produit, sans valoir label de qualité : un fonds article 8 promeut des caractéristiques environnementales ou sociales, un fonds article 9 poursuit un objectif d'investissement durable, et un fonds article 6 ne revendique rien de particulier.

La croyance du rendement sacrifié a une origine très logique. Les premiers fonds dits éthiques fonctionnaient surtout par exclusion (pas de tabac, pas d'armement, pas d'alcool...), et quand on s'interdit une partie des entreprises possibles, on imagine naturellement que le résultat final s'en ressent (j'aurais probablement fait le même raisonnement à l'époque). Les pratiques ont beaucoup évolué depuis : de nombreux gérants intègrent aujourd'hui les critères ESG directement dans leur analyse des entreprises, au même titre que les bénéfices ou l'endettement.
Ce que disent les études sur le rendement et le placement ESG
Les études disponibles ne vont pas, dans l'ensemble, dans le sens de cette croyance, avec quelques réserves toutefois. La synthèse du NYU Stern Center for Sustainable Business, réalisée avec Rockefeller Asset Management en 2021, a passé en revue 1000 études publiées entre 2015 et 2020 : parmi les 86 études qui portent sur les investissements, 59 % constatent une performance similaire ou meilleure que celle des approches classiques, contre 14 % de résultats négatifs (les autres études donnant des résultats mixtes). Côté français, l'Autorité des marchés financiers (AMF) a étudié en 2021 plus de 28 000 parts de fonds commercialisées en France entre 2012 et 2018 : elle ne relève pas de différence significative de rentabilité (hors correction du risque) entre les fonds qui affichent cette approche dans leur nom et sont labellisés coûtaient en moyenne 0,17 point de moins en frais annuels que des fonds classiques comparables (résultats que l'AMF présente comme préliminaires, avec un écart variable selon les types de fonds).
Ces travaux sont anciens, ils portent surtout sur des fonds cotés qui intègrent des critères ESG (et non sur l'investissement à impact au sens strict), et la synthèse américaine a été réalisée avec une société de gestion, ce qui invite à la prudence. Sur des périodes plus récentes, le tableau change selon la date de départ. Une analyse de MSCI (juillet 2025), sur les flux des fonds durables européens, observait que les fonds durables européens d'actions mondiales avaient fait mieux en moyenne que leurs homologues classiques entre 2018 et 2023, avant de passer derrière en 2024. Le rapport de septembre 2026 du Morgan Stanley Institute for Sustainable Investing (à partir de données Morningstar) montre que les écarts viennent surtout de ce que les fonds détiennent : les fonds durables étaient plus exposés aux actions (56 % contre 41 %), l'écart est mince sur les seuls fonds d'actions, que les fonds obligataires durables ont fait nettement moins bien.
Ce que j'en retiens personnellement, en toute honnêteté sur la question ESG / rendement : un placement ESG est tantôt devant, tantôt derrière, et rien ne permet de promettre qu'il fera mieux ou moins bien qu'un autre. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures (oui, la phrase est classique, elle n'en est pas moins vraie), et tout placement comporte un risque, y compris de perte en capital pour les supports en unités de compte (ceux dont la valeur varie avec les marchés).
Ce qui pèse vraiment sur le rendement, et comment lire un fonds
Un placement dépend d'abord de son objectif, puis de ses frais (d'entrée, de gestion, d'arbitrage), de sa diversification et du temps pendant lequel vous le gardez, bien avant la présence d'un critère ESG. Un fonds responsable cher et concentré a toutes les chances de faire moins bien qu'un fonds classique peu coûteux et diversifié, et l'inverse est tout aussi vrai (l'étiquette ne fait ni la qualité ni le défaut).
Il faut aussi se méfier de l'écoblanchiment (greenwashing en anglais), qui consiste à présenter un produit comme plus vertueux qu'il ne l'est réellement. Un nom commercial ne dit pas à lui seul le risque réel ni le contenu d'un fonds : un nom très offensif peut cacher un niveau de risque modéré sur l'échelle officielle de 1 à 7, et un nom très « vert » un portefeuille qui l'est moins. Les mots « durable » ou « responsable » méritent exactement la même vigilance. Je regarde donc le label ISR, le classement européen (avec le recul qui s'impose, puisque c'est la société de gestion qui classe elle-même son fonds et que ce règlement est en cours de révision à Bruxelles), le document d'informations clés (risque, frais, durée conseillée) et ce que le gérant s'interdit réellement d'acheter. Un label atteste d'une méthode de gestion, il ne garantit aucun résultat financier.
La justice comme les régulateurs se montrent d'ailleurs de plus en plus attentifs à ces pratiques : en octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a jugé trompeuses certaines communications d'une grande entreprise sur son site relatives à sa neutralité carbone, tout en écartant d'autres demandes (décision de première instance, qui concerne une entreprise et non un fonds), et l'AMF a rappelé en juillet 2024 que les documents commerciaux diffusés par les distributeurs de fonds durables doivent être clairs, exacts et non trompeurs.
Ce que je fais concrètement en tant que conseillère en gestion de patrimoine
Sur ce sujet, ma vraie question est simple : qu'est-ce qui compte vraiment pour vous ?
(D'ailleurs, savoir poser les bonnes questions et avoir une vraie écoute à plusieurs niveaux, ce sont deux points de plus pour l'humain face à l'IA, et j'en parle dans mon article "IA et conseiller en gestion de patrimoine : la vraie différence)")
Depuis le 1er janvier 2023 pour les conseillers en investissements financiers, la réglementation oblige à recueillir vos préférences en matière de durabilité avant de formuler une recommandation, et je ne vous en attribue jamais une que vous n'avez pas exprimée.
Si vous exprimez une sensibilité environnementale, sociale ou de gouvernance, je commence par chercher des solutions qui y correspondent. Si aucune ne convient pleinement à votre projet, c'est à vous de décider, en connaissance de cause, de l'adapter ou non.
Voici ma conviction (c'est une conviction, pas un constat chiffré) : le premier pouvoir d'un client, c'est de faire fructifier et de protéger son argent, pour en faire ensuite l'usage qui lui semble le bon. Je pars donc de votre projet, vos préférences de durabilité sont prises en compte au même titre que vos objectifs, votre horizon et votre tolérance au risque, et c'est vous qui décidez, en connaissance de cause.
Je crois que la finance durable a déjà beaucoup gagné de terrain dans les esprits et dans les règles (recueil obligatoire des préférences, labels, règlement européen en révision), et je me vois dans ce mouvement comme un colibri, celui de la légende qui apporte sa goutte d'eau : un rôle d'éducation et de conseil, pas de pression.
Pour une même fonction, plusieurs solutions comparables peuvent exister.
Prenons pour exemple un besoin très courant, sécuriser une somme : certains fonds en euros intègrent une orientation climat dans la gestion de leurs actifs. Je les compare sur les mêmes critères que les autres (frais, rendement servi, garanties, conditions de sortie) et, si une version orientée climat est au moins équivalente sur ces critères, je peux la mentionner parmi les options, y compris à une personne qui ne m'a exprimé aucune préférence : je le lui indique clairement, je ne la retiens que si elle correspond à son projet, et c'est elle qui choisit. Pour construire un portefeuille, plusieurs familles de solutions existent (fonds diversifiés classés article 8, immobilier, forêt, SCPI labellisées...), chacune avec ses propres risques : risque de marché et de perte en capital, durée de placement longue, liquidité limitée (jusqu'au blocage possible des sommes pour l'immobilier et la forêt), frais d'entrée parfois élevés, risque lié à l'assureur pour les fonds en euros. Seule l'analyse de votre situation dit laquelle a du sens pour vous, et le détail de chaque solution se lit dans ses documents réglementaires.
Je reste prudente avec le mot « impact » : orienter une gestion vers le climat n'équivaut pas à mesurer un effet concret.
Le profil de risque se règle d'ailleurs objectif par objectif : une même personne peut être très prudente pour son matelas de sécurité et nettement plus dynamique pour un projet à quinze ans, et la sensibilité ESG peut arborer les mêmes nuances.
Cet article présente des informations générales et ne constitue pas un conseil en investissement : une recommandation personnalisée ne peut venir qu'après l'analyse de votre situation (connaissances, situation financière, objectifs, tolérance au risque, préférences de durabilité).
Cette croyance du rendement sacrifié, l'avez-vous déjà confrontée aux chiffres de votre propre épargne ? 😏
Votre bien dévouée, Cindy.
❓ Vos questions fréquentes
Un fonds ESG est-il moins rentable qu'un fonds classique ?
Les études disponibles concluent le plus souvent à des performances comparables, avec des périodes plus favorables et d'autres moins favorables selon les marchés et les années. Aucun résultat n'est garanti dans un sens ni dans l'autre, et les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Quelle différence entre ESG, ISR et investissement à impact ?
L'ESG désigne les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance pris en compte par un gérant. L'ISR est un label public français qui atteste d'une méthode de gestion, et l'investissement à impact vise de plus un effet concret mesuré, ce qui en fait la notion la plus ambitieuse des trois, mais aussi la moins encadrée par un label unique.
Quelle différence entre un fonds article 8 et un fonds article 9 ?
Un fonds article 8 promeut des caractéristiques environnementales ou sociales, tandis qu'un fonds article 9 poursuit un objectif d'investissement durable (c'est le niveau d'exigence le plus élevé de la classification actuelle). Dans les deux cas, la société de gestion déclare elle-même le classement, d'où l'intérêt de regarder le contenu réel du fonds.
Un placement ESG est-il moins risqué ?
Pas nécessairement. Un fonds ESG reste exposé aux marchés et comporte un risque de perte en capital, y compris lorsqu'il est labellisé ISR.
Comment savoir si un fonds est vraiment durable ?
Regardez son classement SFDR, la part d'investissements durables indiquée dans son document précontractuel (l'annexe SFDR), le niveau de risque et les frais du document d'informations clés, et la présence éventuelle d'un label comme l'ISR, puis demandez à votre conseiller ce que le fonds détient réellement en portefeuille.
Mon conseiller en gestion de patrimoine doit-il me demander mes préférences de durabilité ?
Oui, la réglementation impose de recueillir les préférences de durabilité des clients avant de formuler un conseil (depuis le 2 août 2022 pour la distribution d'assurance et depuis le 1er janvier 2023 pour les conseillers en investissements financiers). Ces préférences peuvent évoluer, et vous pouvez les revoir lors d'un rendez-vous de suivi.
Peut-on avoir un placement ESG dans une assurance-vie ou un PER ?
Oui, de nombreux contrats d'assurance-vie et de PER proposent des supports ESG ou labellisés ISR parmi leurs choix d'investissement, l'offre variant d'un contrat à l'autre.
À propos de l'autrice
Cindy Amoroso, Humana Finances, Conseillère en Gestion de Patrimoine (CGP) et Conseillère en Investissements Financiers (CIF), immatriculée à l'ORIAS sous le n° 21008284 (vérifiable sur orias.fr), membre du réseau Inovéa, accompagne ses clients en Savoie et en Isère, ainsi que partout en France, en personne ou à distance (visio, signature électronique). Elle est contrôlée par l'AMF (Autorité des Marchés Financiers) et l'ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution), et adhérente à la CNCEF Patrimoine, association agréée par l'AMF.

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